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Quotidien d'information indépendant - n° 6083 - Lundi 19 Février 2018

Le conte courtisé de grand-mère

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Il fût un temps où la parole faisait légende, toutes les personnes âgées étaient des bibliothèques ambulantes, on parlait alors en proses ou en citations, l’ont composait de la poésie à tous vents, on chantait sans instruments, et l’on contait des histoires et des fables à l’infini puisées d’un patrimoine dont d’aucuns doutaient qu’il relevait de l’universalité.

En ces temps il relevait d’un privilège du soir quand la famille se réunissait autour du kanoun (âtre) ou avant le coucher à Takana (sous-pente) qui faisait office de chambre d’enfants, d’écouter grand-mère l’infaillible, conter les princes intraitables, qui sauvaient toujours leurs belles des ogres ou des dragons. Vivre de tels contes était des moments savoureux, jamais achevés et sans cesse répété, avec un même entrain et un même plaisir. Ce moment fort comparable à un cérémonial qui s’allie aux us et aux traditions s’est effacé, éteint à la faveur des nouveaux temps dédié à d’autres espaces et formes de loisirs plus appropriés, tels la télévision, la radio, le cinéma et le théâtre qui reléguaient grand-mère aux arrières plans, pour s’imposer à leurs tours et lui ravir la vedette. Grand-mère en dépit de son illettrisme incarnait parfaitement ce rôle de cantatrice dont la dimension et la réputation ne dépassait pas le seuil de la porte, mais dont la portée étant autant culturelle que sociale. Alliant le verbe au geste, elle avait l’art de caresser les sensibilités et les âmes pour faire pleurer, rire, dramatiser ou tourner en dérision et travestir une dramaturgie en parfaite comédie, autant que de grands comédiens savent le faire. Les histoires d’antan avaient presque les mêmes consonances évoquant princes, monstres à plusieurs têtes, de belles dulcinées…une trame que répétait la narratrice, créant ses propres histoire en changeant parfois ses personnages en gardant le même style de conte, qui s’achève à la faveur des personnages flattés et loués tout au long de l’histoire. elle puisait d’un interminable répertoire qui lui faisait dire et redire autant de timouchouha (histoires) dont certains titres résonnent encore. le prince et l’ogresse, le grain qui parlait…. Les histoires tournaient également autour de personnages de fabulation à l’exemple de Tehrirouche ou de Djeha, auquel la mémère pouvait improviser et en attribuer toutes formes de ruses pour prolonger aux files des nuits d’hiver qu’il fallait meubler de récits dont grands nombres étaient de la pure invention. Si dans les foyers le conte était du domaine de grand- mère dans les souks (marchés) ce rôle était dévolu à un Goual (conteur) qui muni d’un tambour faisait l’attraction hebdomadaire avec ses contes, ses chants poétiques ou ses paraboles. Manifestation cette fois-ci réservée à l’adulte et autant lucrative et rémunérée généreusement par quelques présents au spectacle. Un cadre qui ne s’est éclipsé que récemment et qui a inspiré le dramaturge feu Alloula qui créera son Goual et sa Halqa (cercle) faite de théâtralisation, narrations et improvisations, où même les spectateurs sont parties prenantes du spectacle. Amachahu (Voila un conte) est l’ouverture par le narrateur d’un conte à une assistance, relevait d’une époque ou l’oralité prédominait et avait un lien indissociable avec le quotidien. Une oralité dont il n’en reste absolument rien, qui a disparu avec des pans entiers de notre culture séculaire. Nous avons certes perdu le conte, mais avec lui la citation, les bouqalates, les proverbes, les charades, la poésie…et toute cette culture qui se transmettait de bouche à oreille. Même si quelques bribes ont été amassées ici, de nombreuses ont été dispersées par les vents de l’oubli, ou qui restent a être transcrites. Ne dit-on pas que l’écrit tue l’oralité, et que jamais le conte transcrit ne pourra se substituer à celui de grand-mère ! La réponse n’est pas évidente, seul le temps et les fouineurs des terroirs sont à même de répondre clairement pour dire quels germes tirer de cette graine enfouie dans les silos de l’histoire millénaire pour en faire un jour probablement des chefs-d’œuvre universels.

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